
Dans une province présentée comme le poumon économique de la RDC grâce au cuivre et au cobalt, on pourrait croire que tous les secteurs bénéficient de cette prospérité. Pourtant, un domaine essentiel peine à survivre : les médias du Lualaba. Radios, télévisions, presse écrite… presque toutes les structures connaissent des arriérés de salaires parfois cumulés sur plusieurs mois.
Derrière les studios modernes et les micros visibles à la télévision, la réalité est souvent précaire. Pour comprendre cette crise profonde, il faut analyser les mécanismes internes, les défis du marché publicitaire et les charges qui étouffent les rédactions.
Gestion interne opaque : le malaise de la profession
Un facteur, souvent abordé à voix basse mais bien réel, concerne la gestion interne de certaines chaînes. Plusieurs journalistes affirment que l’argent généré par le média ne transite pas par les comptes officiels de l’entreprise, mais plutôt par les comptes des patrons.
Nous avons rencontré un journaliste d’une chaîne locale qui résume cette situation sans détour :
« Chez nous, l’argent des partenaires ne passe pas par le compte de la chaîne. Tout va directement dans les comptes du patron. Comment veux-tu que nous soyons payés ? Même quand on ramène un bon contrat, ça ne signifie pas que nous verrons cet argent. »
Dans un tel système, la transparence financière n’existe pas. Sans gestion structurée, sans comptabilité claire et sans séparation entre les finances personnelles et celles du média, il est impossible de garantir des salaires réguliers.
Retards de paiement : une dépendance risquée aux grands partenaires
La majorité des revenus des médias du Lualaba dépend des institutions publiques et de quelques grands clients corporatifs. Lorsque ces acteurs paient leurs factures en retard — parfois après plusieurs mois — la trésorerie des médias s’effondre immédiatement.
Un journaliste d’une chaîne de télévision locale raconte comment la précarité est devenue un réflexe :
« Chez nous, quand le mois se termine et qu’on ne nous paie pas, on ne dit même plus que c’est un arriéré. C’est devenu normal. »
Ce témoignage montre à quel point la crise salariale s’est banalisée dans les rédactions.
Quand les partenaires tardent à payer, les journalistes sont ceux qui subissent directement les conséquences.
Charges fiscales, factures SNEL et frais de fonctionnement étouffants
Les médias font face à un ensemble de charges qui absorbent une grande partie de leurs revenus. Les taxes provinciales et nationales se multiplient, les procédures administratives sont coûteuses et les factures SNEL atteignent parfois des montants très élevés.
À cela s’ajoute la nécessité d’acheter du carburant pour les groupes électrogènes lors des délestages fréquents, ce qui alourdit encore les dépenses.
Le fonctionnement quotidien d’un média exige également un investissement constant : caméras, microphones, ordinateurs, logiciels de montage, abonnements internet, transport des équipes… Lorsque ces dépenses ne sont pas rigoureusement maîtrisées, elles absorbent presque toutes les recettes, laissant peu ou pas de marge pour les salaires.
Des journalistes transformés en marketeurs : une dérive aux lourdes conséquences
Dans de nombreuses rédactions, les journalistes sont envoyés sur le terrain pour démarcher les clients, faute d’un département commercial efficace. Cette pratique crée une confusion des rôles et affaiblit autant la crédibilité journalistique que les revenus du média.
Un reportage qui aurait dû être facturé est parfois transformé en reportage gratuit, par manque d’expérience commerciale ou pour éviter une tension avec une source. Cette perte directe de revenus contribue fortement à l’accumulation des arriérés de salaires.
Le point de vue d’un patron de média
Pour comprendre l’autre face de la crise, nous avons interrogé un patron d’un média audiovisuel du Lualaba. Il reconnaît la difficulté mais insiste sur les contraintes extérieures.
« Les gens pensent que nous refusons de payer les salaires, mais ce n’est pas le cas. Le vrai problème, c’est que nos partenaires tardent à payer leurs factures. Nous avons des dizaines de milliers de dollars non encore encaissés. Et en même temps, nous devons payer les taxes, les factures de la SNEL, le carburant, le loyer, la maintenance… Quand les paiements n’arrivent pas, tout le monde souffre. »
Ce témoignage met en lumière un aspect souvent ignoré : la précarité financière touche également les patrons, piégés entre charges élevées et paiements retardés.
Un secteur sans politique commerciale structurée
L’une des principales causes des arriérés de salaires réside dans l’absence de politique commerciale claire. Beaucoup de médias fonctionnent sans stratégie de vente, sans plan marketing, sans segmentation des clients et parfois même sans grille tarifaire fixe. Les espaces publicitaires se vendent au cas par cas, selon les opportunités et non selon une vision structurée.
Résultat : les recettes sont instables et impossibles à anticiper. Un média qui ne maîtrise pas sa politique commerciale ne peut jamais garantir un paiement régulier à ses employés.




